La Pérouse épisode 4 : bilan de fin de campagne

Publié le : , par Marsac Francis

La mission La Pérouse à bord de l’ANTEA s’est achevée jeudi 29 septembre 2016. Le navire a touché quai à La Réunion en début de matinée, quelques heures en avance sur le programme initial, en raison de l’annulation du dernier trait de chalut pélagique (prévu le 28 septembre au soir) du fait de la dégradation des conditions de mer dès le mercredi.

C’est la fin de la mission de terrain, mais le début d’une nouvelle phase, l’analyse d’un précieux capital d’observations engrangées autour du mont sous-marin, qui va occuper l’équipe scientifique et ses collaborateurs à terre pendant plusieurs mois. Il est prématuré de vouloir ici synthétiser les connaissances acquises, car la diversité d’activités au programme a totalement occupé nos journées, sans possibilité d’entreprendre une analyse en temps réel.
Néanmoins, il est toujours possible de brosser un rapide bilan des opérations conduites durant la mission. Son objectif premier était d’étudier les mécanismes hydrodynamiques et leurs conséquences sur la productivité de la colonne d’eau aux açores du guyot, grâce aux opérations suivantes :

  • Le lancement de sondes XBT (profils de température 0-750 m depuis le navire en route) et l’enregistrement en continu des conditions de température et de salinité de surface, en route, et du profil vertical de courant (S-ADCP) hors prospections acoustiques ;
  • Un levé bathymétrique précis du mont la Pérouse (qui a fait l’objet d’un précédent article sur ce blog) ;
  • Des stations hydrologiques décrivant en continu jusqu’à 1500 mètres l’évolution des principaux paramètres physico-chimiques avec la profondeur : courant (L-ADCP), température, salinité, oxygène dissous, fluorescence, rayonnement photosynthétiquement actif (PAR). Ces mesures, délivrées par la bathysonde insérée dans la rosette, sont stockées en temps réel sur les ordinateurs du bord et transmises le jour même au SISMER, centre d’archivage des données océanographiques françaises ;
    JPEG - 78.5 ko
    Rosette de bouteilles à prélèvement avec bathysonde et L-ADCP prêts à être mis à l’eau au travers du monpool de l’ANTEA (crédit photo : Francis Marsac)
  • Le conditionnement et la filtration d’échantillons d’eau à différentes profondeurs (prélevés par les 11 bouteilles qui entourent la rosette), afin de quantifier la teneur en sels nutritifs, en pigments chlorophylliens et en matière organique particulaire ;
    JPEG - 85.9 ko
    Emplacement des différents instruments sur la rosette (crédit photo : Francis Marsac)


    JPEG - 70.4 ko
    Rosette en immersion (crédit photo : Francis Marsac)
  • Des traits obliques de filet à zooplancton Bongo, de 0 à 200 m de profondeur avec des filets de maille 200 microns, et de 0 à 500 m pour des filets de 300 à 500 microns ;
    JPEG - 77.6 ko
    Le double filet à zooplancton (Bongo), avec débitmètres (à l’ouverture) et collecteurs (à l’extrémité) (crédit photo : Francis Marsac)


    JPEG - 71.3 ko
    Mise à l’eau du Bongo (crédit photo : Evgeny Romanov)
  • Des traits de chalut à micronecton, réalisés pour la quasi-totalité à la tombée de la nuit, dans une gamme de profondeur allant de 60 à 500 m de profondeur, afin d’échantillonner la diversité des poissons, crustacés et mollusques composant la faune fourrage des prédateurs supérieurs. 2200 poissons ont été pêchés et conservés, parmi lesquels 61 espèces ont été identifiées, une quarantaine d’autres restant à faire ;
    JPEG - 77.6 ko
    Mise à l’eau du chalut mésopélagique (crédit photo : Francis Marsac)


    JPEG - 89.8 ko
    Retour à bord du chalut en fin de trait (crédit photo : Francis Marsac)


    JPEG - 112.4 ko
    Faune mésopélagique capturée par le chalut (crédit photo : Francis Marsac)
  • Des suivis acoustiques avec un sondeur multifréquence (38, 70, 120, 200 kHz) le long de prospections en épi depuis la plate-forme sommitale jusqu’à l’isobathe 1000 m autour de La Pérouse, et le long de transects « en pétale » jusqu’à 6 milles nautiques du guyot.
    JPEG - 63.1 ko
    Banc de poissons (en rouge au milieu de la couche bleue) entrant dans le chalut. Les indications en haut de l’écran indiquent la profondeur de pêche (476 m) et l’ouverture horizontale (13 m) et verticale (8 m) du chalut (crédit photo : Francis Marsac)


    Le taux d’accomplissement de ces tâches essentielles, à savoir le ratio de ce qui a été réalisé par rapport à ce qui était prévu, est de 85%. Est exclu de cette statistique le mouillage d’une chaine à thermistance et d’un courantomètre en point fixe, car l’appareillage n’a pu être livré à temps à La Réunion avant le départ du navire pour La Pérouse.



    Quid de la diversité en poissons démersaux sur les pentes de La Pérouse ?
    Les opérations additionnelles de la mission, qui auraient permis d’inventorier la biodiversité démersale sur les pentes de La Pérouse, se sont soldées par un revers (voir l’article précédent du blog paru sur ce sujet). Cela reste donc à évaluer par d’autres approches. Une interview conduite auprès de pêcheurs suggère qu’il n’y aurait pas vraiment d’effet zone, sur le mont, c’est-à-dire que la pêche peut s’exercer dans tous les secteurs où la pente n’est pas trop abrupte. Plusieurs pêcheurs utilisent un autre type d’engin de pêche que celui que nous avons utilisé, ce qu’ils appellent un « arbre de Noël », une ligne lestée mais déployée verticalement, tendue par des flotteurs intermédiaires, et équipée de bas de ligne multiples, étagés en pyramide. Cet engin a pour avantage de limiter le risque de croches. Le maître de pêche embarqué lors de la mission a aussi proposé de tester à l’avenir des casiers à poissons que lui même a déployés lors de prospections de ressources démersales dans la zone Caraïbes.

    Quant à la ressource elle-même, tant les pêches réalisées par les palangriers pélagiques, pour leur « godaille » sur le chemin du retour, que celles réalisées par quelques plaisanciers qui vont y passer 2 ou 3 jours, restent prolifiques (plusieurs centaines de kg par voyage), mais cela n’indique en rien son état réel. Il semble que l’effort de pêche actuel soit moindre que dans le passé, car les pêcheurs artisans qui s’y rendaient ne peuvent plus y accéder pour des questions de réglementation maritime. En tout état de cause, le volume capturé sur La Pérouse n’est pas ou peu échantillonné, ce qui empêche d’apprécier avec précision la pression effective de pêche sur les stocks démersaux inféodés au guyot.

    Identifier les espèces présentes, leur abondance, évaluer la susceptibilité de la ressource à la pêche et son degré de résilience, sont des objectifs qui ne peuvent être atteints qu’au travers d’une campagne exploratoire dédiée à cette ressource, impliquant les acteurs locaux (Comité des Pêches, armements réunionnais) et des partenaires scientifiques (Ifremer, CAP RUN, Université de La Réunion, IRD). Les résultats de la mission La Pérouse peuvent fournir l’arrière-plan environnemental (hydrodynamisme, productivité) à ce type de campagne. Les poissons de fond représentent un débouché commercial de valeur à La Réunion (si l’on exclut les 3 espèces ciguatériques trouvées sur La Pérouse) et l’intérêt halieutique est évident pour les opérateurs locaux. Pour autant, la question de la conservation de tels écosystèmes (paradigme de la fragilité des espèces de monts sous-marins) doit être traitée avec la même importance que celle du potentiel halieutique. L’assemblage des connaissances sur l’environnement de la Pérouse, la biologie, la diversité et l’abondance des poissons démersaux présents sur le site constitueraient les pièces maitresses d’un plan de gestion concerté (avec options multiples : limitation du nombre de bateaux autorisés, quotas de capture, mise en « jachère »,,…) qui serait sans aucun doute préférable à l’exploitation en accès ouvert, perçue par certains comme inégalitaire, avec des informations imprécises sur les volumes prélevés, qui prévaut actuellement.



    Et après la mission La Pérouse ?
    La moisson d’informations sur La Pérouse servira également à entreprendre une étude comparative sur la structure et la productivité des écosystèmes de monts sous-marins à l’échelon du sud-ouest de l’Océan Indien. En ce moment, se déroule une campagne autour de La Réunion (IOTA), encadrée par l’Université de La Réunion, mettant en œuvre quelques opérations communes à celles de La Pérouse, pour servir de point de comparaison à 90 milles de La Pérouse. En novembre-décembre, toujours avec l’ANTEA, se déroulera la campagne MAD-Ridge, sur un mont sous-marin appartenant à la ride sud de Madagascar, en déployant la même stratégie d’échantillonnage que durant La Pérouse. Enfin, en mai 2017, bouclant temporairement cette série de campagne, une mission sera conduite avec le Marion Dufresne, dans le cadre d’un programme de l’IUCN, sur le Walter Shoals, sous la coordination du Muséum National d’Histoire Naturelle, pour réaliser une étude du benthos et des conditions d’enrichissement biologique. Ce guyot très isolé, à 700 km au sud de Madagascar (33°S) et à 1000 km de l’Afrique du Sud, affleurant à seulement 15 m de la surface, est notamment connu pour être un « hot spot » de migration trophique pour le Pétrel de Barrau, espèce d’oiseau marin endémique à La Réunion.
    Ces monts sous-marins sont des écosystèmes originaux et riches. Ils sont à la fois des laboratoires océanographiques naturels (études de processus), des îlots de biodiversité, des lieux à fort potentiel halieutique mais potentiellement non durables (surtout pour les poissons de fond), des repères géographiques dans les migrations de poissons, oiseaux migrateurs et mammifères marins, et dans certains cas, des sites hydrothermaux. Cette diversité d’enjeux concentrés dans ces sites si particuliers en fait des objets d’étude extrêmement pertinents, sur lesquels les scientifiques ont une contribution majeure à apporter.

JPEG - 181.1 ko
L’équipe scientifique de La Pérouse. De gauche à droite : Hervé Demarcq, Francis Marsac, Njaratiana Rabearisoa, Pascal Bach, Yves Chérel, Marc Soria, Evgeny Romanov, Pavanee Annasawmy, Jacques Grelet

Navigation

MARBEC MARine Biodiversity, Exploitation and Conservation, est une unité de recherche qui regroupe des personnels de 4 organismes : l’IRD, l’Ifremer, l’UM et le CNRS. Son objectif est l’étude de la biodiversité marine des écosystèmes lagunaires, côtiers et hauturiers à différents niveaux d’intégration, depuis les aspects moléculaires, individuels, populationnels et communautaires, et des usages de cette biodiversité par l’Homme. Nous rejoindre